Notre étude “Fraternels professionnels” éclaire la contribution sous-estimée des métiers de proximité à la cohésion de notre société

Notre nouvelle étude réalisée à partir de quatre groupes de discussion avec des professionnels de proximité (coiffeurs, pharmaciens, commerçants, facteurs, cafetiers et professions du soin), révèle toute la richesse de ces métiers de la relation. Remparts contre l'isolement, ces professionnels qui réalisent un travail social peu visible contribuent aussi à une fonction de soin et de régulation sociale. Illustré de nombreux verbatim, le rapport esquisse des pistes de meilleure valorisation symbolique, économique et territoriale de ces professionnels de la fraternité.

"Témoins de nombreuses blessures et régulateurs de multiples tensions, les professionnels de proximité sont de véritables artisans du lien et des garants de la cohésion de notre société. Leur rôle, mis à mal pour la pression du chiffre et l'effacement des échanges humains à l’heure de l’IA, doit être mieux valorisé”

Laurence de Nervaux, directrice de Destin Commun et co-autrice de l'étude

Les liens légers : prendre la légèreté au sérieux

Pharmacies, cafés, salons de coiffure : ces lieux de brassage permettent des échanges qui apparaissent comme l’un des fondements discrets de la cohésion sociale. En complémentarité des liens intimes dits “liens forts”, et des relations transactionnelles considérées comme des “liens faibles”, nous proposons de définir et analyser les “liens légers”. Ces échanges informels, mais réguliers et dans un cadre familier sont facilités par les professionnels de proximité, qui affirment souvent que la relation est leur source de motivation quotidienne.

« Quand tout est top, il y a une sorte de magie dans l’air… On peut parler jusqu’à la quatrième personne qui fait la queue. Et avoir presque une discussion de groupe avec tous les clients qui sont dans la boulangerie…»
Laurine 23 ans, vendeuse en boulangerie

Small talk et humour : la valeur sociale de l’anodin

Parler de la pluie et du beau temps, être à l’écoute, s’adapter à toutes les personnalités et toutes les humeurs en restant toujours aimable : autant d'aptitudes que maitrisent les professionnels de proximité.

« En formation, on nous dit : “Votre manteau avec tous vos soucis, tous vos problèmes, vous le posez au vestiaire… toute la journée, vous êtes une autre personne »
Mélanie, 28 ans, vendeuse ambulatoire, ex-coiffeuse, Loiret

Ils manient l’humour comme un vecteur de lien, mais aussi comme un régulateur quand des tensions se dessinent.

« Moi, mes petits vieux, quand ils me disent “bonjour les jeunes”, je dis “bonjour les vieux”. Voilà, ça fait sourire »
Laurent, 37 ans, facteur, Eure

Professionnels de proximité : le continuum du care ou la fraternité en actes

Bien au-delà de leur fonction servicielle, l’étude démontre que les professionnels de proximité jouent un rôle social qui est en de nombreux points similaire à celui des professionnels du soin, sous une forme de continuum du care. Dans une sorte de passage de témoin avec les professionnels médicaux, ils sont parfois exposés à la maladie ou au deuil, sans y avoir été formés.

« Quand une cliente est en pleine chimio et commence à perdre ses cheveux, qu’elle nous demande de la tondre, en général on essaie de faire ça le soir quand il n'y a plus personne dans le salon. Et là, on voit les larmes qui commencent à monter. C'est dur de trouver les bons mots dans ces moments-là »
Corine, 33 ans, coiffeuse, Seine-Maritime

En référence à la devise nationale, les coiffeurs, les facteurs, les pharmaciens apparaissent comme des “fraternels professionnels”, des professionnels de la fraternité en actes. Alors que nos concitoyens jugent que la fraternité est faiblement mise en œuvre dans notre pays, ces professionnels apparaissent comme rien de moins que des artisans et des gardiens de la promesse républicaine.

« Moi, mes petits vieux, quand ils me disent “bonjour les jeunes”, je dis “bonjour les vieux”. Voilà, ça fait sourire »
Laurent, 37 ans, facteur, Eure

Coût émotionnel et charge mentale : un manque de formation et d'accompagnement des professionnels de proximité

Témoins privilégiés de la vie des Français, ces professionnels considèrent unanimement que la réalité est moins sombre que ce que montrent la plupart des médias ou les réseaux sociaux. Néanmoins confrontés à l’incivilité voire à la violence, ils portent une lourde charge émotionnelle et déplorent d’être peu formés et soutenus.

« Toxicomanie, violence, viol, inceste… J'étais au courant de choses vraiment, vraiment graves. Une dame, elle avait envie de parler et je me demandais ce que je devais en faire, si je devais le garder pour moi comme un curé ou pas. On se pose beaucoup de questions à ce moment-là »
Christine, 55 ans, pharmacienne, Gard

« On a souvent le rôle du psy. C'est notre deuxième métier. Oui les gens se confient beaucoup, ils ont besoin de parler. Je dirais qu'il manque à notre formation des cours de psychologie »
Jennifer, 41 ans, coiffeuse, Maine-et-Loire

Course à la rentabilité, omniprésence des écrans, moindre maillage territorial : des métiers fragilisés, des liens menacés

Les professionnels rencontrés lors de l’enquête déplorent un climat tendu et moins propice à la relation, entre l’impatiencede clients rivés sur leur écran et la pression au chiffre qui leur est imposée.

« Je trouve que les gens, dans la société actuelle, ils sont plus à penser à eux d'abord et le reste après, quoi. Juste faire la queue c'est compliqué. Laisser passer une femme enceinte ou une personne handicapée, c'est compliqué. Enfin ça ne devrait même pas se poser comme question »
Anaïs, 28 ans, pharmacienne, Indre-et-Loire

« On ne voit plus une personne, on voit un potentiel acheteur. Le problème, c'est qu'on fait passer l'argent avant le besoin réel de la personne. Avant l'humain »
Julie, 38 ans, pharmacienne, Hérault

Alors que le nombre de bars-PMU et de bureaux de poste ne cesse de chuter, les professionnels de proximité sont fragilisés dans leur rôle au service de la cohésion sociale.

Vers une meilleure reconnaissance des professionnels de proximité ?

A contrario de l’attachement que leur témoignent les clients, certains professionnels de proximité souffrent d’une dévalorisation sociétale persistante, qui confine au mépris.

« Même dans les jeux de société, par exemple, comme Blanc Manger Coco, il y a une réponse « CAP coiffure ». Moi, j'ai un peu de mal. Je trouve que ce n'est pas parce qu'on est coiffeuse qu'on a un petit pois dans la tête »
Jennifer, 41 ans, coiffeuse, Maine-et-Loire

Ils soulignent aussi une précarisation matérielle doublée d’une grande fatigue physique et émotionnelle. Le rapport esquisse quelques pistes pour mieux valoriser et soutenir l’apport majeur de ces professions à notre société : renforcement de la formation psycho-sociale, valorisation plus réaliste des compétences professionnelles, accompagnement dans la mutualisation et l’hybridation des missions publiques et privées.

Six ans après l’élan de gratitude envers les métiers dits essentiels durant la crise Covid, ces professionnels dédiés à l’humains souffrent toujours aujourd’hui d’un grand déficit de reconnaissance, tant économique que sociale et symbolique. Mieux soutenir leur contribution à la cohésion de notre société peut être un choix gagnant pour le mandat des nouveaux maires."

Clémentine Guilbaud Demaison, co-autrice de l’étude

                                            

Méthodologie de l'enquête : 

L’étude s’appuie sur les résultats d’une enquête qualitative constituée de quatre groupes de discussion d’une durée de 2h réalisés entre du 24 au 27 novembre 2025, réunissant chacun 6 professionnels de proximité de toute la France métropolitaine : coiffeuses, pharmaciennes, vendeurs en commerce de bouche, cafetiers et barmen, facteurs, aides à domicile, assistantes de vie. Vingt-quatre professionnels ont ainsi été interrogés à partir d’un guide de discussion semi-directif. Les prénoms ont été modifiés dans les verbatim en respect de l’anonymat.